La maison Labatte va quitter la baie du Tonnerre 

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Le paysage patrimonial du canton de Tiny pourrait changer à jamais. Le 29 septembre dernier, les préparatifs du déménagement de la maison historique Labatte ont été amorcés. La plus vieille maison métisse de l’Ontario, située au 89, West Shore Drive, dans la baie du Tonnerre, sera déplacée au 159, chemin Balm Beach, à Perkinsfield. Ce projet fait suite à la vente récente de la maison à l’organisme Nation métisse de l’Ontario (NMO), qui souhaiterait en faire un lieu d’interprétation culturelle. Construite par le pionnier Louis-George Labatte vers 1834, la maison représente possiblement le symbole le plus emblématique de l’héritage métis et francophone du canton. Il a été suggéré que son déménagement viserait à éviter sa destruction. Un bâtiment conserve-t-il la même signification après avoir été déraciné de son site d’origine? Nous avons interrogé plusieurs personnes liées au dossier ainsi que des citoyens pour connaître les raisons du déménagement et mieux comprendre le sort que l’avenir réserve à la maison de Louis-George Labatte.

Hubert Théberge 

– IJL – Le Goût de vivre

Le refuge d’une nuit qui a fondé une communauté

            L’histoire de la maison Labatte a fait l’objet de nombreux articles au fil des années. Toutefois, pour comprendre le bouleversement causé par son futur déménagement, il est essentiel d’en rappeler les grandes lignes.

            La maison Labatte est à l’origine de beaucoup de choses dans la baie Georgienne. L’École de la résistance, le Festival du Loup, l’école Sainte-Croix et les milliers de vues générées sur le Web par les vidéos d’artistes francophones de Lafontaine : tout cela n’aurait possiblement jamais existé si Louis-George Labatte n’avait pas construit un abri à la baie du Tonnerre, lors d’une nuit de tempête en décembre 1834.

            Selon l’association Metis Nation of Ontario (MNO), « la maison Labatte est la plus ancienne maison métisse historique encore debout connue en Ontario ». Comme l’explique Jennifer May-Anderson, responsable principale des relations publiques et de la rédaction stratégique pour la NMO : « La maison Labatte constitue un lien physique important avec l’histoire de la communauté métisse de la baie Georgienne ainsi qu’avec les familles métisses qui se sont établies dans la région il y a près de 200 ans. »

            Sans refaire l’histoire exhaustive de la famille Labatte, il est important de savoir que Louis-George Labatte était un vétéran métis de la guerre de 1812 qui exerçait le métier de forgeron. À la suite de la relocalisation de familles métisses de l’île Drummond vers le secteur de Penetanguishene, à la fin des années 1820, cette migration a donné naissance à ce qui a été nommé plus tard la « communauté métisse historique de la baie Georgienne ».

            Concrètement, le bateau qui transportait la famille Labatte aurait été forcé d’accoster dans la baie du Tonnerre en décembre 1834. Après avoir passé la nuit dans un abri temporaire, Labatte aurait décidé de s’établir sur ce site, qu’il jugeait propice à l’épanouissement de sa famille. Construite en bois rond équarri, la maison a été habitée par plusieurs générations de la famille Labatte avant d’être vendue à des personnes extérieures à la famille au début des années 1900.

            L’importance de la maison ne repose pas uniquement sur son statut de doyenne, mais aussi sur le rôle historique de Louis-George Labatte. Comme le souligne la traductrice et auteure Nadine Lalonde dans un article publié en mai dernier : « La présence d’un forgeron a encouragé d’autres familles à venir s’y établir, notamment les Amiotte, Boucher, Côté, Corbière, Descheneau, LaCroix, Lafrenière, Laramée, entre autres ».

            Labatte fait également partie des résidents de la région qui ont présenté une pétition à la Couronne en 1840 afin qu’elle reconnaisse l’identité et les droits distincts de la communauté métisse de la baie Georgienne. Le personnage revêt donc une dimension emblématique tant pour les communautés métisses que francophones de la région.

Comment fonctionne la protection des bâtiments historiques à Tiny ?

            Même si la maison construite par Louis-George Labatte revêt aujourd’hui une importance déterminante pour plusieurs communautés, la propriété a toujours été privée et n’a jamais été désignée en vertu de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario (LPO), qui encadre la protection des lieux patrimoniaux. Cette situation est incompréhensible pour certains résidents du canton, pour qui l’intégrité de la maison Labatte doit être préservée.

            Il faut savoir que lorsqu’une propriété est désignée en vertu de la LPO, les propriétaires sont soumis à plusieurs contraintes visant justement à conserver le plus possible le caractère original du bâtiment. Par exemple, la municipalité où se trouve la propriété peut imposer certaines exigences relatives à la préservation d’éléments importants du caractère historique de la maison, comme la toiture ou la cheminée. Il va de soi qu’une fois désignée, une maison peut coûter plus cher à rénover, puisque les matériaux et l’expertise nécessaires sont souvent plus coûteux. Elle peut également être plus difficile à assurer et à vendre. Ce sont certaines des raisons pour lesquelles des propriétaires de maisons patrimoniales ne souhaitent parfois pas que leur propriété soit désignée en vertu de la LPO.

            Qui décide si une propriété est désignée ? À Tiny, le processus passe par le Comité consultatif du patrimoine. Ce comité municipal aide à déterminer si une propriété peut être listée ou désignée selon une série de critères.

            Les propriétés inscrites, comme la maison Labatte, le vieil hôtel de Wyevale ou la maison en bois rond du 348, rue Lafontaine, figurent dans un registre de biens présentant des caractéristiques patrimoniales, mais ne bénéficient pas de la même protection réglementaire que les propriétés désignées. En revanche, une propriété désignée, comme les églises Saint Patrick et Sainte-Croix, est assujettie à la LPO et ne peut pas être modifiée de manière importante sans que les règles applicables soient respectées. Une propriété peut être listée avant d’être éventuellement désignée. Une maison qui n’est pas désignée peut-être déménagée ou démolie.

Le déménagement aurait-il pu être évité ?

            Nous avons demandé au Comité consultatif du patrimoine de Tiny pourquoi la maison Labatte n’avait pas été désignée comme bien patrimonial. Le mandat du comité ne lui permet pas de commenter sa décision, mais Maryann Hunt, directrice de la planification et du développement du canton de Tiny, a accepté de répondre à nos questions.

            Mme Hunt nous a confirmé que la maison Labatte répondait aux critères de la LPO pour être désignée en vertu de la loi : « Le Règlement de l’Ontario 9/06, de la LPO, exige qu’une propriété réponde à au moins deux des neuf critères afin d’être admissible à une désignation en vertu de l’article 29 de la Loi. La propriété située au 89, Westshore Drive répondait a deux de ces critères et était donc admissible à une désignation. »

            Mme Hunt ne nous a pas précisé les critères auxquels la maison répondait. On peut toutefois supposer que les critères suivants pourraient s’appliquer à la maison Labatte : « le bien a une valeur contextuelle parce qu’il est important pour définir, maintenir ou soutenir le caractère d’une région » et « le bien a une valeur au plan de la conception ou une valeur physique parce qu’il est un exemple rare, unique, représentatif ou précoce d’un style, d’un type, d’une expression, d’un matériau ou d’une méthode de construction ».

            Au printemps dernier, à la suite du plus récent examen du registre municipal, le comité a recommandé à la municipalité de ne pas désigner la maison Labatte, et ce, malgré le fait que celle-ci répondait aux critères de désignation. Mme Hunt nous a expliqué la raison de cette décision : « Au cours du processus d’examen, la Nation métisse de l’Ontario (NMO) a fourni des renseignements que le conseil municipal a jugé suffisants pour ne pas aller de l’avant avec la désignation de la propriété à ce moment-là ». 

            La nature exacte des renseignements n’a pas été confirmée par Mme Hunt. En revanche, il est pertinent de mentionner que la NMO avait recommandé la désignation de la maison Labatte lors de l’examen du registre de 2022, mais que cette recommandation n’avait pas été retenue par la municipalité.

            Faute d’avoir obtenu une confirmation définitive des intentions des différentes parties, la lecture des documents municipaux liés au dossier de la maison peut laisser supposer que les anciens propriétaires, Anne Hardcastle Roebuck, Michael Roebuck et Adam Roebuck, ne souhaitaient pas être contraints par les normes de la LPO, qui ne leur auraient pas laissé une liberté totale de disposer de la maison comme ils le voulaient.

            Nous savons qu’en cours de route, la Nation métisse de l’Ontario s’est montrée intéressée à acquérir la maison afin de la protéger. La municipalité de Tiny a ensuite décidé de ne pas la désigner, ce qui a facilité son déménagement vers un nouveau terrain où elle pourrait éventuellement être désignée et protégée. Les anciens propriétaires conserveraient ainsi la possibilité de vendre le terrain du 89, West Shore Drive ou d’y construire un nouveau bâtiment.

            Selon la LPO, il n’est pas impossible pour les propriétaires d’une maison désignée de modifier, voire de la déménager, mais le processus doit être approuvé par le conseil municipal. En évitant la désignation, la municipalité s’est épargné la nécessité de trancher sur des questions délicates qui auraient pu se poser dans les prochains mois.

            La suite des événements soulève beaucoup de questions qui ne trouveront possiblement jamais de réponse. Que serait-il advenu de la maison si la Nation métisse de l’Ontario n’avait pas manifesté son intérêt ? Un bâtiment conserve-t-il toute son intégrité historique lorsqu’il est déplacé de son emplacement d’origine ? La maison Labatte aurait-elle pu connaître le même sort que la maison Brunelle, qui a dû être démolie il y a quelques années en raison de son état de détérioration trop avancée ? La municipalité aurait-elle pu intervenir plus tôt et avec davantage de fermeté dans le dossier, afin de protéger la maison ? Aurait-elle pu en faire elle-même l’acquisition pour en faire un bien communautaire ?

            Votre journal a tenté de joindre les anciens propriétaires de la maison pour connaître leurs intentions, mais notre démarche est restée sans réponse.

Un morceau de la baie du Tonnerre à Perkinsfield

            Bien qu’aucune date de déménagement n’ait encore été communiquée, nous avons obtenu plusieurs renseignements sur l’avenir de la maison Labatte.

            Dans un premier temps, Mme Maryann Hunt nous a assuré qu’une fois le bâtiment déménagé, il serait réévalué en vue d’une éventuelle désignation par la municipalité : « […]. Dans le cadre de présentations faites devant le conseil municipal, la NMO a confirmé que son intention et son objectif sont de faire désigner la maison en vertu de la Loi à son nouvel emplacement. »

            Jennifer May-Anderson, responsable principale des relations publiques de la NMO, a généreusement accepté de répondre à nos questions sur les prochaines étapes concernant la maison Labatte. Elle nous a d’abord confirmé que les préparatifs du déménagement étaient entamés : « Des travaux préparatoires sont en cours sur le site actuel afin de préparer la maison à son déplacement. Cette relocalisation permettra de préserver cet important élément de l’histoire métisse et de le rendre accessible aux citoyens ». On peut présumer que dans les prochaines semaines, la maison sera donc déménagée au 159, chemin Balm Beach, là où se trouvaient auparavant Mueller, puis Farm 2 Door. 

            Selon Mme May-Anderson, l’équipe chargée du déménagement prend les mesures nécessaires pour préserver le plus fidèlement possible l’état de la maison et ses caractéristiques d’origine : « Les travaux préparatoires se poursuivront sur le site actuel avant que la maison Labatte soit déplacée vers son nouvel emplacement au 159, chemin Balm Beach. Le moment du déplacement dépendra de plusieurs facteurs, notamment des conditions météorologiques et de l’état du site. Compte tenu du fait que la maison Labatte a près de 200 ans, elle a été très bien entretenue. La NMO se réjouit de poursuivre cette responsabilité et de veiller à ce que la maison soit préservée pour les générations futures ».

            Mme May-Anderson a précisé qu’après le déménagement, la vision à long terme de la NMO était de faire de la maison Labatte un lieu où les citoyens métis et le public pourraient se réunir, en apprendre davantage sur l’histoire de la communauté métisse de la baie Georgienne et renouer avec celle-ci.

Au cœur de l’héritage

            Au-delà des règlements, de l’histoire et des projets, la maison Labatte représente une communauté et des gens qui ont construit une partie de leur identité autour de ce qu’elle symbolise : l’abri contre la tempête, le modèle de la maison canadienne-française et les débuts de la communauté qui allait devenir Lafontaine.

            Pour mieux comprendre la charge émotive que représente le déménagement de la maison, nous avons demandé à deux résidents de la région, Basile Dorion et Nadine Lalonde, qui ont tous deux la maison à cœur, de nous faire part de leurs impressions.

            Basile Dorion est déçu de la tournure des événements : « Avant la vente de la maison, j’avais fait savoir au conseil municipal que j’étais prêt à former un organisme de charité dans le but de la préserver à la baie du Tonnerre […] mais on a choisi de travailler dans une direction opposée, en quasi-secret, sans consultation avec les gens présents. La maison appartient à son site sacré, ou du moins à la baie du Tonnerre, et non à Perkinsfield, près de Balm Beach, qui n’est pas reconnu historiquement comme un endroit métis ».

            Descendant de la communauté métisse établie à la baie du Tonnerre, M. Dorion est particulièrement ému par la tournure récente des événements : « les Labatte vivaient tous en français, avec leur culture métisse. Ils étaient là avant même l’arrivée de la communauté française de Lafontaine. Pour ma famille maternelle, les Chrétien et les Lacroix, c’étaient nos voisins, des membres de notre parenté ainsi que nos partenaires de pêche commerciale. J’ai habité près de leurs descendants quand j’avais seulement trois ou quatre ans. Je me souviens encore aujourd’hui du bruit de leur bateau de pêche à un cylindre. Je passe devant la maison toutes les semaines, été comme hiver. Depuis lundi matin, je ne peux plus y aller, car ça me fait trop de mal ».

            De son côté, bien qu’elle ne soit pas directement liée à la famille Labatte, Nadine Lalonde considère que la maison méritait un meilleur sort : « C’est un lieu unique. La maison témoigne de la pérennité de deux peuples. J’ai visité la maison dans mon enfance, elle était douillette et chaleureuse comme un gros câlin. Les plafonds bas, l’abondance du bois, le grand foyer, c’était accueillant. En 2022, j’avais sonné l’alarme pour cette maison. J’aurais préféré qu’elle reste à la baie du Tonnerre. Mieux vaut qu’elle s’installe à Perkinsfield plutôt que dans un tas de billots au dépotoir. À la baie du Tonnerre, le terrain de l’église avait suffisamment de place pour l’accueillir. L’Église en doit une aux Autochtones, non ? En plus, ce terrain appartenait jadis à un fermier marié à une Labatte. Ça aurait été mieux, mais quitte à voir la maison être démolie, je préfère la voir déménagée à Perkinsfield. »

Reprendre racine à des kilomètres

            Contrairement à la maison de Théophile Brunelle, rasée en 2022, la maison Labatte ne sera pas détruite, mais elle perdra le lien qui l’unit à son site d’origine. À l’image de plusieurs dossiers liés à la conservation du patrimoine, le conseil municipal de Tiny s’est retrouvé à devoir trancher entre des intérêts privés et sa responsabilité envers l’histoire. À tout le moins, la saga de la maison Labatte nous aura rappelé l’importance d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

            La nouvelle vocation de la maison permettra peut-être à la culture métisse de rayonner encore davantage dans la région. Au final, la baie du Tonnerre, que Louis-George Labatte avait choisie pour se mettre à l’abri de la tempête, n’aura pas suffi à protéger la maison fondatrice d’une communauté contre le déracinement.