Micheline Marchand
Le 28 septembre dernier, un communiqué (en anglais) de la Nation métisse de l’Ontario (NMO) annonce que l’organisme a acheté la maison Labatte pour la délocaliser au 159 chemin Balm Beach Est, située à l’entrée est de Perkinsfield. Faut-il s’en réjouir ?
Le cœur de la maison historique continuera à battre, mais son déracinement lui arrachera son âme.
Un patrimoine bâti unique
La maison Labatte, la plus ancienne maison historique métisse encore debout connue en Ontario a été construite vers 1834 par Louis-Georges Labatte et son épouse métisse, Julie Grouette à la suite de leur déplacement forcé de l’île Drummond. La maison en pièces se trouve au 89 West Shore Drive à la baie du Tonnerre.
Le 1er février 2022, je décrivais dans ses pages ce lieu historique mythique: « Le point de vue sur la baie à partir de la « cabane » juchée sur un terrain légèrement élevé rappelle la place importante de l’eau dans la vie des pionniers de la baie du Tonnerre. L’édifice, construit sur une fondation en pierre, enraciné dans ce sol depuis des générations, nous rappelle ces défricheurs qui ont habité et tiré leur subsistance du territoire avant qu’il ne devienne le terrain de jeu pour de touristes cossus. »
La valeur patrimoniale de cette maison et de son terrain d’exception est incontestable et inestimable. On penserait que tous voudraient protéger cet unique joyau de notre patrimoine collectif. Que tout le monde voudrait en assurer la pérennité et la faire connaître à la population canadienne. Mais tous ne partagent pas cette vision.
Rappelons que voilà quelques années, les propriétaires de la maison, la famille Hardcastle-Roebuck, avaient entrepris les démarches pour la démolir. À l’époque, grâce à l’opposition de la communauté métisse et francophone de la région, la maison historique avait eu un sursis. Les propriétaires avaient ensuite été d’accord de conserver la maison. Mais pas sur leur terrain.
Un emplacement irremplaçable
Êtes-vous déjà entré dans une cathédrale, avez-vous déjà déambulé dans des ruines ou visité une mine désaffectée ? Qu’avez-vous ressenti ? S’imprégner des lieux offre une expérience sensorielle émotive qui permet de communier avec les personnes qui nous ont précédés et nous place dans la continuité de l’histoire.
En 1834, les Labatte se sont installés à l’écart au bout d’une péninsule, entourés d’arbres et d’eau. Au cours des dernières années, il était possible de visiter leur maison lors des Rendez-vous Labatte.
En mettant les pieds sur ce lieu historique, on ressent tout de suite le lien intime entre la maison et son emplacement féérique. Un seul coup d’œil sur le large nous rappelle que c’est par l’eau que sont arrivés les premiers habitants de la baie du Tonnerre à une époque où il n’y avait pas de chemin.
Depuis presque 200 ans, la maison Labatte a les yeux rivés sur la baie. L’arracher du terrain où elle est enracinée depuis près de deux siècles, la dénaturera et la rendra aveugle.
Peut-on imaginer ressentir le même émerveillement lorsque la maison sera délocalisée à l’intérieur des terres devant le chemin 6, une route occupée ?
On doit reconnaître que la communauté aura gagné l’accès permanent à la maison Labatte. Et c’est tant mieux. Sa vocation sera de raconter l’histoire de l’édifice et celle des Métis de la région. Cependant, la maison ne réussira jamais à émouvoir ses visiteurs autant que quand elle trônait parmi les arbres sur son site devant ce plan d’eau lié à sa genèse et à celle des gens qui l’ont habitée.

La baie du Tonnerre vue à partir de la maison Labatte située au 89 West Shore Drive. L’édifice presque bicentenaire d’une valeur patrimoniale inestimable a été acheté et sera délocalisé près de Perkinsfield par la Nation métisse de l’Ontario. (Photo prise en 2022, crédit: Micheline Marchand)
Que restera-t-il de la présence des Métis de la baie du Tonnerre ?
Aujourd’hui, des gens se sont installés à la baie du Tonnerre pour avoir accès à l’eau, admirer la baie, s’éloigner de la métropole et respirer la tranquillité. Un patrimoine bâti irremplaçable et inestimable comme celui des Labatte, n’est plus le bienvenu dans ce somptueux quartier.
Lorsque le plus beau et le dernier vestige des premiers habitants de cette baie mirifique sera effacé, que restera-t-il pour témoigner de leur présence ? Au minimum, la plaque jadis érigée devant le 89 West Shore Drive devrait être remplacée par une plaque bilingue afin de reconnaître le lieu originel de la maison Labatte.
L’histoire des Métis demeure étroitement liée à l’eau. À défaut de pouvoir rester là où elle a vu le jour, il aurait été souhaitable d’accueillir la maison Labatte sur un autre terrain riverain, où il serait possible d’évoquer son emplacement originel. Gérée et maintenue par la NMO, la maison sera chérie. Toutefois, son déplacement forcé laissera des séquelles dans la communauté métisse et francophone de la Huronie.
Mobiliser une volonté collective pour laisser vieillir paisiblement une maison historique sur son site, là où elle est capable de nous rappeler, qu’à la baie du Tonnerre, avant nous, des Métis y ont vécu, travaillé, ri et pleuré, était-ce trop demander ?