La nouvelle a fait le tour du Canada et continue de faire couler beaucoup d’encre. À la suite d’un tollé de contestations et de quelques actes de vandalisme, le conseil municipal de la ville d’Orillia a voté en faveur du retrait indéfini de la statue de bronze de Samuel de Champlain, installée en 1925, au parc Couchiching. La statue, représentant l’explorateur français en compagnie de membres des Premières Nations, est perçue négativement par une partie des résidents de la région, et son sort définitif devrait être connu au cours des prochains jours.
Hubert Théberge
Le deuxième Franco-Ontarien
Si la tradition a retenu le nom d’Étienne Brûlé comme premier Franco-Ontarien, l’explorateur Samuel de Champlain pourrait être considéré comme le deuxième.
Principalement reconnu comme le fondateur de Québec en 1608, Champlain avait envoyé Brûlé dans la région en 1610 à titre d’éclaireur, afin de reconnaître le territoire et d’entrer en contact avec les Premières Nations du secteur. Champlain, quant à lui, arriva dans la région de la baie Georgienne en 1615. Il passa l’hiver dans la région et y organisa la toute première messe catholique jamais célébrée en Ontario, dans la communauté huronne-wendate de Carhagouha (aujourd’hui près de Lafontaine).
C’est justement pour souligner le 300e anniversaire du passage de Champlain dans la région de la baie Georgienne qu’une statue fut érigée au parc Couchiching d’Orillia, en 1925. Le monument représente Samuel de Champlain sur un piédestal, tandis que d’autres personnages se trouvent en contrebas. Ceux-ci sont un missionnaire, un coureur des bois et quatre membres des Premières Nations. Il est important de noter qu’au pied du piédestal, le missionnaire est représenté debout, brandissant une croix, tandis que les Autochtones sont assis et l’observent.
La scène représentée par le mémorial a commencé à susciter des interrogations dans les années 2010, notamment après le dépôt du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui faisait état des conditions de vie dans les pensionnats autochtones. Des résidents de la localité estiment alors que la représentation de l’ensemble des personnages du monument est coloniale et réductrice à l’égard des Premières Nations.
En 2017, Parcs Canada, responsable du monument, décide de le démonter afin de le restaurer et profite de l’occasion pour repenser le mémorial. Cette année, après une longue réflexion, seule la statue de Champlain (sans les autres personnages) est réinstallée au parc Couchiching. Elle est presque immédiatement accueillie par les critiques de citoyens mécontents et devient la cible d’actes de vandalisme. Parmi ceux-ci, les mots « Rama says no » sont inscrits à la peinture au pied de la statue.
À la suite d’une réunion spéciale du conseil municipal d’Orillia, le 29 mai, les élus ont adopté majoritairement une motion visant le retrait indéfini de la statue. Le déboulonnement a eu lieu le 10 juin et la statue centenaire de Champlain est actuellement entreposée dans l’attente d’une décision définitive.
Le tour du Canada
De son vivant, Samuel de Champlain n’a jamais parcouru l’ensemble du territoire canadien. Pourtant, depuis le début du mois de juin, la controverse entourant sa statue a fait plusieurs fois le tour du pays. Journaux, radios, bulletins télévisés et commentateurs sur le Web se sont emparés du sujet, qui suscite de nombreuses réactions. Le conseil municipal d’Orillia affirme avoir reçu des demandes de dizaines de groupes, dont plusieurs organismes du Québec, souhaitant récupérer la statue.
Symbole du colonialisme
En date du 1er juillet, ni la municipalité d’Orillia ni la Première Nation de Rama, située à proximité, n’avaient donné suite à notre demande d’information au sujet du déboulonnement du monument. Par contre, l’auteur et scénariste de Lafontaine, Daniel Marchildon, a accepté de nous faire part de son opinion sur le sujet. M. Marchildon s’intéresse à l’histoire de la région et à sa commémoration depuis plusieurs décennies. Il suit la saga du mémorial de Champlain avec beaucoup d’intérêt.
Pour l’auteur, un monument commémoratif n’est pas seulement une œuvre d’art destinée à glorifier une personne ou un événement. « Une statue commémorative a pour rôle de stimuler et d’honorer la mémoire collective de notre société. Je crois aussi que, par son aspect esthétique, elle contribue à l’art public. Selon moi, son rôle est de nous faire réfléchir à l’époque historique dans laquelle évoluait le personnage, plutôt que de glorifier un individu comme tel », déclare M. Marchildon.
Bien que le but et l’intention d’une œuvre ne soient pas nécessairement provocateurs, il arrive que la perception d’un monument évolue avec les transformations sociales. Nous avons demandé à Daniel Marchildon si, selon lui, la représentation du mémorial était devenue offensante. « La statue de Champlain, telle qu’elle était au départ avec son embase, pouvait être perçue comme offensante par certaines personnes, surtout du côté autochtone. Ce n’était pas vraiment une représentation qui rendait hommage à tous les acteurs de l’époque sur un pied d’égalité, puisque Champlain était placé sur un piédestal beaucoup plus élevé que les autres », explique l’auteur.
Il n’est pas nécessaire d’être un expert en représentation historique pour constater que, depuis des siècles, la plupart des monuments placent les personnages jugés les plus importants au-dessus des autres. Même si une courte recherche historique permet de constater que les relations entre Champlain et les Hurons-Wendats étaient généralement positives, le monument d’Orillia ne les représente pas sur un pied d’égalité.
Outre le piédestal de Champlain, Daniel Marchildon identifie un autre facteur pouvant expliquer que les communautés autochtones aient développé une aversion envers le monument : « je crois que Champlain est devenu le symbole d’une colère largement justifiée. Une colère envers la colonisation et la façon dont elle est dépeinte et perçue dans l’histoire officielle. C’est vraiment regrettable, parce que ce n’est pas tant le personnage de Champlain et son rôle dans l’histoire qui sont visés ici que tout le contexte colonial. »
Révision historique
La controverse entourant le mémorial de Champlain est loin d’être unique au pays. En 2021, la ville de Toronto a retiré sa statue d’Egerton Ryerson (associé aux volontés d’assimilation culturelle des Première Nation). La même année, Winnipeg a dû renoncer à son monument dédié à la reine Victoria et, en 2023, une statue de John A. Macdonald a fait l’objet d’actes de vandalisme à Montréal.
Lorsqu’une société évolue, sa vision de l’histoire se transforme également. Certains personnages historiques peuvent alors être perçus différemment. Est-ce qu’on doit retirer des personnages historiques de l’espace public? Sommes-nous trop prompts à le faire? Pour Daniel Marchildon, un compromis est souvent possible : « C’est certain que notre perception de l’histoire évolue au fil des connaissances que nous acquérons et des témoignages que nous découvrons. Dans certains cas, il est préférable d’ajouter des éléments aux monuments existants afin d’en présenter les nuances et les aspects plus controversés. Je ne crois toutefois pas qu’on devrait effacer une partie de l’histoire parce qu’elle ne raconte pas toute l’histoire. Il vaut mieux compléter le récit que raconte le monument, que ce soit en ajoutant une autre représentation à proximité ou des éléments d’interprétation permettant de rendre le contexte plus clair et plus juste. »
Le mémorial « La Rencontre », à Penetanguishene, constitue selon Daniel Marchildon un meilleur exemple de commémoration. « On y voit Champlain rencontrer le chef wendat Ainon, qui le reçoit dans son pays, le Wendake, en 1615. Les deux hommes sont représentés sur un pied d’égalité, se tendant la main et échangeant des cadeaux. Le monument commémore ainsi beaucoup mieux cet événement. C’est l’une des rares statues en Amérique du Nord illustrant une rencontre entre une nation européenne et une nation autochtone dans un esprit d’égalité. D’ailleurs, la communauté wendate était venue participer au dévoilement du monument, le 1er août 2015, afin de souligner le 400e anniversaire du passage de Champlain en Huronie. »
Statue fondue?
À travers les nombreux articles ayant relaté le déboulonnement du monument de Champlain à Orillia, certains ont insisté sur la possibilité que la statue soit fondue. Cette éventualité a d’ailleurs été évoquée par le maire de la ville, M. Don McIsaac, lors d’une entrevue.
S’il faudra patienter avant de connaître le sort définitif du monument, Daniel Marchildon souhaiterait, pour sa part, que celui-ci soit confié à un musée. « Personnellement, je crois que la meilleure solution serait que le monument soit placé dans un musée, où il pourrait être présenté au public dans un contexte peut-être moins controversé ou, du moins, moins exposé aux problèmes que peut engendrer un monument installé dans un espace extérieur. En l’exposant dans un musée, ce serait l’occasion d’ajouter des renseignements sur le monument, les personnages qu’il représente ainsi que sur la controverse qu’il suscite, et d’apporter les nuances qui permettent de mieux le comprendre. Esthétiquement, c’est quand même un très beau monument. Il a été créé à une certaine époque, selon une vision propre à son temps, mais il possède tout de même une valeur artistique et historique. »
Par ailleurs, l’équipe du Goût de vivre a appris que, parmi les organismes ayant communiqué avec la municipalité d’Orillia afin de récupérer le monument, un groupe de citoyens de Lafontaine aurait présenté une demande officielle. Cette initiative viserait à rapatrier la statue à Carhagouha, où a été célébrée la toute première messe catholique en Ontario.
La morale de l’histoire
La saga du monument peut-elle servir de leçon aux autres municipalités qui s’interrogent sur le nom de certaines rues ou sur la pertinence de conserver certains monuments? Daniel Marchildon croit que oui. « Je pense que ce qu’on peut retenir de toute cette controverse, c’est que, finalement, tout le monde est perdant. Autant la municipalité d’Orillia, qui perd un monument, que la communauté autochtone, qui a voulu dénoncer le problème que représente ce monument. La contestation n’aide pas directement la cause de ceux et celles qui souhaitent mettre en valeur l’histoire des Premières Nations et souligner l’absence de cette histoire dans le récit officiel. La communauté francophone est également perdante, puisqu’un personnage important de la Nouvelle-France a été malmené dans toute cette controverse. Ce n’est pas nécessairement le personnage qui pose problème, mais plutôt la façon dont il a été représenté. L’autre leçon, selon moi, c’est que les monuments qui glorifient des individus ne constituent peut-être pas la meilleure façon de représenter l’histoire. »
On ne saura probablement jamais si les origines françaises de Champlain ont joué un rôle dans la décision du conseil municipal de retirer la statue. Un monument représentant un explorateur britannique aurait-il connu le même sort? Impossible d’en être certain. Toutefois, pour M. Marchildon, les futurs monuments gagneraient davantage à souligner des événements qu’à glorifier des personnages.
Il estime d’ailleurs qu’un monument en hommage aux familles pionnières constituerait une excellente idée pour la région de Lafontaine. « Je verrais un monument représentant un homme, une femme et peut-être deux enfants, symbolisant l’arrivée des Canadiens français. Ces habitants qui, à partir des années 1840, ont émigré du Bas-Canada pour venir s’établir dans ce beau pays qu’est la Huronie. Ce genre de monument est, je crois, plus propice et plus inclusif, dans la mesure où il représente mieux les différents acteurs d’une époque », explique l’auteur.
L’histoire n’a retenu aucune personnalité, vivante ou décédée, ayant fait l’unanimité. Les débats entourant l’histoire, comme celui suscité par la statue de Champlain, peuvent sembler regrettables, mais ils font partie du processus par lequel une société construit sa mémoire collective. D’autres débats semblables surgiront probablement au cours des prochaines années, et il reviendra aux élus de décider s’ils préfèrent expliquer l’histoire ou l’effacer.