«Tant à dire! Tant à écrire!» Lucille (Forget) et Jacques Marchand

Partagez cet article avec vos amis!

Partager sur facebook
Partager sur twitter

Joëlle Roy

Notre voyage biographique s’arrête sur un couple qui provient de deux familles pionnières de la francophonie de Lafontaine, les Forget et les Marchand. Lucille est la deuxième d’une famille de douze enfants. Ses parents s’appelaient Philippe et Mélina (Dupuis). Ils habitaient sur la 16e concession non loin du village. Jacques, lui, est le sixième d’une famille de dix, composée de neuf gars et d’une seule fille. Ses parents, Roméo et Belthilde (Laurin), ont élu domicile dans le petit Québec sur le chemin de la Pointe aux Cèdres juste à côté de Lafontaine. 

Les souvenirs de la petite enfance se font rares pour Jacques. Les premières années familiales ont été touchées par la maladie qui a accablé les deux parents. Après cette période éprouvante, papa Roméo trouve du travail au Canada House à Penetanguishene comme barman. Le travail continu permet à la famille de prendre le dessus. Nous sommes dans les années 40 et le travail ardu est synonyme de survie.

Lucille, étant l’une des plus vieilles d’une grosse famille a bien connu l’exigence du travail pour nourrir et vêtir autant d’enfants. Son souvenir prédominant de l’enfance c’est le plaisir. Chez les Forget le rire résonnait à volonté et malgré la pauvreté, ils ne manquaient de rien. On abattait sa propre viande et l’immense jardin était mis en conserve de toutes les façons imaginables. 

Et faire partie d’une grande famille constitue un grand avantage pour jouer au baseball. On y ajoute les cousins et les voisins, enfants de Léo Maurice, et on forme une ligue au complet!

Lucille et Jacques ont fréquenté l’école Ste-Croix. Tous deux ont connu le congé des patates en octobre alors qu’on libérait les enfants pour aider à la cueillette. Lucille se souvient de Jacques aux yeux et cheveux bruns. Il portait de beaux pantalons courts. Elle se souvient aussi du Bruno dans le livre de lecture. Son premier né héritera de ce prénom. Après l’élémentaire, Lucille a ensuite aidé à sa mère qui en avait grand besoin. Elle aurait aimé poursuivre les études comme certaines de ses amies le faisaient. Dès le mois d’octobre, après sa huitième, le petit frère André est né. Ce beau gros bébé sera sa poupée.

Jacques a laissé après la 7e année pour poursuivre les études à Papineauville chez les Montfortains dans cette institution qui est affiliée à l’Université Laval. On y enseigne le cours classique dans le but de former des vocations religieuses. Ces études rigoureuses durent six ans. Jacques réussit haut la main. À la moitié de la dernière année, il veut quitter car il pourrait travailler à plein temps à la banque de Nouvelle Écosse de Penetanguishene. Il faut dire, aussi, que rendu à ce stade, il a le taux de Montfortains un peu bas… Le mot est faible. «C’était évident que je n’étais pas du matériel à devenir un Montfortain!»

Il réussit à aller travailler et à retourner faire ses examens pour graduer de ce premier baccalauréat qui lui permettra de rentrer à l’Université d’Ottawa. Son parcours avec les Montfortains lui permettra de compléter cette formation de quatre ans en deux seulement. Il complète un bac Es arts et un autre en philosophie. Son travail à la banque a financé sa première année d’études puis il a travaillé à plusieurs endroits pour financer ses études comme au Centre Juif et au parc Landsdowne. 

On remarque que plusieurs enfants chez Roméo et Belthilde ont complété de hautes études bien que l’argent ne volait pas par les fenêtres chez les Marchand. D’où venait cette ambition tacite? Jacques soupçonne l’influence de parenté qui avait bien réussi du côté des Courtemanche; famille de la grand-mère maternelle. Lucille y voit l’influence de Belthilde qui était éduquée, allumée et à l’affût des courants de l’actualité. L’influence, ce concept intangible est impossible à cerner avec précision. On ne peut que lancer des hypothèses. Ainsi, il serait juste d’y voir également l’influence de Roméo (père) qui dégageait une sagesse innée. Il savait quoi dire, quand le dire et quand se taire.

Lucille, de son côté, réussit à sauver l’argent nécessaire pour se payer une formation en coiffure à Hamilton. Elle loge chez la tante d’un ami à Burlington. Il y a aussi sa sœur Julienne qui est à Toronto. À l’aube de la vingtaine, il est temps de voler de ses propres ailes. Après sa formation, elle travaillera dans quelques salons de Toronto. À cette période, elle prend parfois l’autobus pour se rendre en ville. Jacques qui a gradué en 1960, travaille maintenant à Toronto dans une banque. Le hasard fait en sorte que nos deux moineaux se retrouvent sur le même autobus et à partager un siège, l’amitié fait son cours. 

Lucille revient en Huronie et travaille au George Beauty Salon sur la rue Simcoe à Penetanguishene où elle travaillera pendant sept ans, jusqu’à son mariage. Jacques passe deux ans comme caissier dans une banque torontoise. Son anglais est toujours rude mais pas plus que celui des Italiens et des Allemands qui travaillent avec lui. À cette époque, il n’y avait pas de femmes comme caissières car c’était considéré trop dangereux comme métier. C’était avant les cartes de crédit et les paiements virtuels. La plupart des transactions s’effectuait avec du comptant. Aussi, on demandait à certains caissiers d’être armés. Jacques qui n’avait jamais porté d’armes a décliné cette requête qui le rendait mal à l’aise.

Le jeune Marchand fait ensuite des démarches pour revenir dans le coin question de se rapprocher de Lucille car leur histoire d’amour se dessine tout doucement. À son retour dans la Huronie en 62, Jacques se fait embaucher chez Decor Metal Products. Le contrôleur, Frank Spence, deviendra un mentor marquant dans le trajet du jeune homme. Devant ce potentiel évident, il lui dit : «Tu feras quand même pas du payroll toute ta vie! On va payer ta formation de comptable». C’est ainsi que Jacques s’embarque dans une formation de comptabilité. À l’époque, il y avait une qualification de gérance comptable; qui est beaucoup plus que de la tenue de livres. C’est une formation de cinq ans. 

Le 15 mai 1965, après cinq ans de fréquentations sporadiques, la relation de Lucille et Jacques aboutit au mariage. La cérémonie sera la première qui est célébrée à 14 heure, au lieu du 9 heure habituel. En plus, pour la première fois à Lafontaine, les mariés vont s’embrasser à l’église!

Il emménage dans la maison que Cyrille, le frère de Jacques, s’est construite l’année précédente. Cyrille a pris en main le poste d’appel de Lafontaine et comme ils doivent y demeurer, sa maison se libère pour les nouveaux mariés. Ils y habiteront deux ans. 

Après plus d’un an de mariage, le Bruno du livre d’histoire devient Bruno, le fils. Jacques aiguise ses habiletés de gérant car son mentor Spence s’assure qu’il apprenne toutes les facettes de l’industrie manufacturière. Decor est maintenant en plein essor. Cette compagnie atteindra, à un moment donné, les 1500 employés. Cependant, la vente de la compagnie vient compromettre les chances d’avancement de Jacques qui exprime son désir de poursuivre ailleurs, si l’occasion se présente.

L’occasion ne tarde pas et juste avant les fêtes en 66, grâce à une information privilégiée, Jacques décroche un poste dans la compagnie Fabco de Windsor. Avec ses déplacements à Papineauville, à Ottawa, à Toronto depuis son jeune âge, l’inconnu ne l’effraie pas, au contraire. Lui qui n’était jamais allé à Windsor, loue un appartement pour sa petite famille sans même l’avoir vu. 

Le déménagement aura lieu en janvier 68. Lucille appréhende quelque peu un tel chambardement mais elle changera d’idée aussitôt que la vie s’installe confortablement sur le bord de la frontière américaine. Ils y passeront dix ans et une semaine. Danielle, née à Windsor, viendra compléter la famille en janvier 71.

Jacques travaille comme un forçat. Lucille, qui est maintenant reine du foyer, ne se tourne pas les pouces. Elle qui est allée à, ce qu’elle appelle, l’école de sa mère, en profite pour parfaire ses habiletés en couture. Sachez que Lucille tricotait et cousait avant d’aller à l’école. Et que dire de la cuisine. Ceux qui ont goûté aux desserts des petites Forget savent que c’est à se rouler par terre! 

C’est également à Windsor qu’elle apprendra à conduire. Comme Jacques travaille de longues heures, il devient impératif qu’elle puisse se déplacer par elle-même. Pour couronner la réussite de ses cours de conduite, Jacques lui achète une belle Chevrolet Nova 73! 

On vient souvent à Lafontaine. Bientôt, on achète un chalet près de la 13ième pour avoir un pied à terre. Puis l’envie de revenir au bercail prend le dessus bien que le départ de Windsor ne se fera pas sans peine. On s’était fait une belle vie confortable et indépendante. Le retour aux sources permettra à Jacques de s’éloigner, du moins physiquement, du travail ardu. Dans les premières années de leur retour, Jacques travaillera à distance et ira passer une semaine par mois à Windsor. De 79 à 87, il continuera ce régime à distance.

À Lafontaine, ils emménagent dans leur foyer tout neuf du Petit Québec, voisin de la maison familiale des Marchand. Quel bonheur pour les grands-parents de voir grandir de si près les petits. Danielle et Bruno ont ainsi appris à jouer au 58 dans cette période privilégiée auprès des grands-parents gâteaux. 

Bruno achève alors l’école élémentaire Ste-Croix. Ce qui nous mène à parler de l’éléphant dans l’article : la cause Marchand! Pendant les préambules de l’École de la résistance, les Marchand étaient toujours à Windsor mais une fois sur place c’est de l’avenir de leurs propres enfants dont il s’agit. 

Comme bien d’autres, Jacques ira mettre son grain de sel aux multiples réunions stratégiques pour l’obtention de l’enseignement secondaire en français. Quand l’inévitable recours aux tribunaux apparaît, il faut que quelqu’un porte la cause. Maître Pierre Genest, avocat impliqué dans l’illustre cas, ne croit pas qu’il soit favorable de le faire au nom d’un groupe. Discrètement, il trouve le groupe trop disparate. C’est pour cette raison que Jacques est parti avec le flambeau.

Entre temps, l’École de la résistance avait fait ses preuves et la première version de l’École le Caron ouvre ses portes. Bruno fera partie de la première cohorte. Et même si on ouvre la petite école secondaire franco, le combat juridique aboutira en une victoire seulement en 1986. 

On ne s’ennuie pas dans un retour aux sources aussi coloré. Lucille, qui n’est pas adepte de la confrontation, avoue avoir parfois craint les représailles alors qu’elle était souvent seule à la maison. Heureusement, rien n’est arrivé en cette période où la haine rôdait. 

Les ponts avec Windsor ont été coupés définitivement dans cette période survoltée. Mais la fin du procès ne mettra pas fin à une implication significative. Jacques Marchand était devenu une figure de proue dans les causes de la francophonie. Propulsé d’abord comme président de l’Association canadienne française de l’Ontario, puis nommé au conseil des collèges communautaires de l’Ontario, il deviendra ensuite un des vice-présidents de la campagne YES/OUI au référendum sur l’accord de Charlottetown qui voulait rectifier l’échec de l’accord du lac Meech. Tous ces chemins le mèneront à devenir ensuite juge de paix, qui n’est pas un mandat paisible du tout.

Les années 90 relèvent un peu plus du domaine personnel. D’abord en 88, une importante crise de cœur viendra ralentir les mille et un mandat de Jacques. Ralentir et non arrêté car il n’adoptera jamais le terme de «retraite». En 1990, ce sont les noces de Bruno et en 96, Danielle suivra le pas. Les petites filles, (filles de Bruno) Josée et Marie viennent compléter le portrait de famille. C’est avec fierté que grand-papa raconte que Josée vient tout juste de graduer comme infirmière-praticienne. 

Au tournant du millénaire, la communauté de Lafontaine veut un musée qui deviendra plutôt un festival. Parallèlement au festival, un groupe de gais lurons organise un musée vivant. Lucille s’y implique à pieds joints pour effectuer les recherches généalogiques. Son gros album trône toujours sur une table du salon. Elle s’est arrêtée sur la trajectoire de cent trois familles! Tâche colossale qui a animé beaucoup de son temps pendant une dizaine d’années.

Lucille et Jacques habitent une somptueuse résidence du Georgian Village à Penetanguishene. Le temps coule doucement à travers tant de souvenirs et d’accomplissements. Les albums dans leurs têtes sont plus volumineux que le gros album blanc des familles de Lafontaine. Le temps fait le ménage et surligne les souvenirs qui comptent le plus.

Dans la photo: La famille Marchand à Windsor lors de la première communion de Bruno en 1974. On retrouve Bruno et Danielle et en arrière Jacques et Lucille.