Depuis le mois de mars 2025, les Canadiens doivent composer avec les nouveaux tarifs douaniers américains. Bien que la question de leurs impacts ait été discutée par les experts pratiquement chaque semaine depuis leur imposition, il n’est pas évident d’en évaluer les conséquences sur les entreprises de notre région. Votre journal a communiqué avec quelques acteurs de l’économie locale afin de se faire une idée générale de la nouvelle réalité des entrepreneurs de Simcoe-Nord.
Hubert Théberge
– IJL – Le Goût de vivre
Où en sommes-nous
Entre annonces, menaces et représailles, il n’est toujours pas évident de suivre l’évolution des tarifs douaniers américains depuis un an et demi. Avant de plonger dans le contexte économique de Simcoe-Nord, une courte mise à jour de la situation tarifaire s’impose.
Rappelons qu’en mars 2025, les États-Unis ont appliqué des droits de douane de 25 % sur l’acier et l’aluminium canadiens, en plus d’autres tarifs généraux sur des marchandises canadiennes, telles que le bois d’œuvre. En avril, c’était au tour des automobiles produites au Canada d’être soumises à un tarif de 25 %.
Les mois qui suivirent furent marqués par des ajustements, des contre-tarifs et des exemptions sur plusieurs produits. Parmi les exemples importants, notons un contre-tarif canadien de 25 % sur l’acier et l’aluminium américains, qui est toujours en vigueur.
Au mois d’août dernier, une nouvelle vague de tarifs américains, cette fois-ci de 50 %, fut appliquée sur 27,6 milliards de dollars de marchandises canadiennes. Les marchandises visées comprennent le bois, les produits agricoles et alimentaires, les vêtements ainsi que certains biens technologiques.
Il n’est donc pas évident, à ce stade, d’évaluer clairement l’effet qu’a eu la guerre tarifaire sur l’économie locale. Selon la Banque du Canada : « [Les droits de douane] se répercutent sur les dépenses, les flux commerciaux, les recettes du Canada, les taux de change, l’emploi, le produit intérieur brut (PIB) et l’inflation. Ils pourraient perturber considérablement les chaînes d’approvisionnement au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. »
Cela se traduit généralement par une baisse des ventes de produits canadiens au sud de la frontière et par de l’instabilité pour les entreprises exportatrices dont les produits sont touchés par les mesures tarifaires.
Si, par exemple, dans un contexte de tarifs américains de 25 %, un producteur de planches de bois vendait pour 100 000 $ de marchandises aux États-Unis, la même quantité de planches devrait être vendue 125 000 $ au client américain. On comprend donc que les acheteurs américains pourraient décider d’acheter moins de bois auprès du producteur canadien, devenu plus cher pour la même quantité, et se tourner vers un producteur des États-Unis.
L’acier de Lafontaine qui fait le tour du globe
Tout près du village de Lafontaine se trouve une entreprise qui, comme la légende du loup, fait parler d’elle à l’international : Lafontaine Iron Werks. Installée sur la rue Lafontaine depuis 2011, l’entreprise fondée par Mike et Cheryl Bilyk se spécialise dans les œuvres d’art construites en acier. Elle est notamment connue pour ses foyers extérieurs en forme de globe terrestre ainsi que pour une multitude de structures artistiques ornant des bâtiments publics au Canada et aux États-Unis.
Sans avoir mis la survie d’Iron Werks en danger, la guerre tarifaire a tout de même affecté les activités de l’entreprise des Bilyk. « Même avant 2025, j’ai toujours essayé d’acheter autant que possible mes matériaux au Canada et je vais continuer de le faire. Il y a certains produits que nous ne pouvons pas acheter au Canada et que nous devons donc nous procurer aux États-Unis. C’est vrai que les contre-tarifs canadiens ont durement touché ces produits, mais j’ai la possibilité de refiler ces coûts à mes clients. Le fait de pouvoir leur transférer ces coûts ne rend pas la situation plus acceptable, mais c’est la seule façon pour nous de réaliser certains des projets sur lesquels nous travaillons », a confié Mike Bilyk, cofondateur d’Iron Werks.
Du côté des exportations, les impacts des tarifs ont été limités pour la compagnie, même si plusieurs de ses œuvres se retrouvent en sol américain. Mike Bilyk explique : « Nous avons très peu de clients directs aux États-Unis. Je travaille avec quelques artistes américains, mais la vente finale des produits se fait au Canada. »
C’est d’ailleurs une caractéristique inusitée d’Iron Werks que d’attirer les clients vers Lafontaine. Les œuvres originales, telles que des foyers en forme de guitare ou des structures s’inspirant de la nature et de l’architecture, attirent des visiteurs de partout, curieux de découvrir leurs installations.
Autrefois établis à Barrie, les Bilyk ont opté pour Lafontaine il y a 15 ans et ne regrettent pas leur choix. « Nos produits sont vendus et installés partout au Canada. Le fait de ne plus être à Barrie ne change donc rien pour nous en ce qui concerne l’expédition. Des gens viennent à Lafontaine de partout dans le monde. Nous avons notamment reçu des visiteurs du Japon, de la France, de l’Angleterre, du Chili et de l’Australie », confie M. Bilyk.
Moins de visiteurs américains
Les conséquences de la guerre tarifaire entre les États-Unis et le Canada ne se limitent pas au monde des affaires. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi les spécialistes rappellent qu’il est difficile de mesurer les effets précis du climat économique et politique que nous vivons présentement. En outre, même si les tarifs ne sont pas directement associés aux touristes visitant l’un ou l’autre des deux pays, plusieurs articles de média canadiens ont rapporté une baisse du nombre de visiteurs américains chez nous et vice-versa.
La tendance a été remarquée de manière informelle au Centennial Museum de Penetanguishene. Aménagé en 1967 dans les anciens bureaux de la compagnie de bois C. Beck, le musée accueille chaque année des milliers de visiteurs venus découvrir la riche histoire de Penetanguishene et de la Huronie.
Pour la directrice du musée, Nicole Jackson, il y a clairement une différence dans le nombre de touristes américains venus visiter le musée cet été : « Oui, j’ai remarqué une baisse du nombre de visiteurs qui se présentent comme étant américains cet été. De plus, même s’il y a peut-être encore un nombre important de visiteurs américains dans la région, moins d’entre eux utilisent la monnaie américaine ou mentionnent explicitement qu’ils viennent des États-Unis, ce qui rend leur présence moins visible que les années précédentes. »
Est-ce que la diminution de la présence d’Américains au cours de l’été va compromettre la tenue de certaines activités ou précariser la santé financière de certains sites? La bonne nouvelle pour le musée de Penetanguishene, c’est que davantage de gens de la région ont décidé de découvrir leurs propres attractions touristiques. « J’ai constaté que davantage de résidents de la région ont visité le musée cet été. Plusieurs venaient accompagnés d’amis ou de membres de leur famille, et nous avons semblé accueillir une proportion plus élevée de visiteurs locaux par rapport aux touristes provenant de l’extérieur de la région. La hausse des coûts de déplacement a peut-être incité certaines personnes à découvrir des attractions plus près de chez elles », explique la directrice.
Mme Jackson affirme d’ailleurs, sans préciser de chiffres, que le musée est demeuré une destination importante de la région depuis trois ans, autant pour les visiteurs des autres provinces que pour les amateurs d’histoire de chez nous.
Être certain de l’incertitude
C’est peut-être l’incertitude envers l’avenir qui représente la conséquence la plus marquée de la guerre des tarifs opposant le Canada aux États-Unis. Le 3 novembre prochain, les élections de mi-mandat pourraient avoir un impact sur les sanctions tarifaires, advenant le cas où le Parti républicain perdrait du poids au Congrès américain. En attendant, la population canadienne dispose de moyens limités pour s’adapter au nouveau climat économique.
Pour Mike Bilyk de Lafontaine Iron Werks, les actions entreprises par le gouvernement canadien ainsi que le boycott des produits américains représentent des options significatives. « Je pense que les Canadiens devraient faire de leur mieux pour acheter au Canada et boycotter les produits américains lorsque c’est possible. Le fait que le Canada cherche de nouveaux partenaires commerciaux est probablement l’une des meilleures choses qui soient arrivées. Nous voyons déjà de nouveaux produits dans les magasins, ce qui est fantastique. Personnellement, nous essayons d’acheter autant que possible localement afin de soutenir les agriculteurs et les marchés locaux », confie l’homme d’affaires de Tiny.
Pour la région de Simcoe, il n’est peut-être pas facile de prévoir si les tarifs vont causer des pertes d’emploi, la fermeture d’entreprises ou peut-être même un nouvel élan de solidarité pour l’économie locale. Il est par contre plus facile de miser sur le fait que l’entraide caractéristique des différentes communautés culturelles de la région devrait faire une différence positive pour la santé de nos entreprises, et ce, peu importe le tempérament du président américain.
L’ensemble des oeuvres que l’on retrouve à l’entrée de Lafontaine Iron Werks. Crédit photo Odette Bussière