«Tant à dire! Tant à écrire!» Sabin Charlebois  

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Joëlle Roy

            Sabin Charlebois est le fils aîné d’Anatole Charlebois et de Bernadette Maurice. Bien que son épouse, Angèle Dorion, pourrait remplir d’histoires un livre complet, nous allons nous concentrer sur Sabin et respecter l’ombre qu’Angèle préfère. 

            La maison paternelle d’Anatole est toujours près du coin de l’intersection pour tourner vers Penetanguishene, lorsqu’on vient de Lafontaine. C’est maintenant son neveu Daniel, fils de Cyril, qui y habite. C’est là où Sabin a grandi sans jamais déménager. Il est le plus vieux des cinq enfants, dont trois gars et deux filles.

            Chez les Charlebois, la religion teintait l’air du matin au soir. Sabin se souvient lorsqu’il séparait le lait de la crème, dans le portique, il entendait sa mère et sa grand-mère paternelle, qu’ils gardaient, faire une prière à chaque son de l’horloge qu’on peut entendre à toutes les trente minutes. 

            Et à l’église, une cérémonie n’attendait pas l’autre. Le samedi soir à 19h, le Père Marchildon avait inventé une cérémonie appelée la supplique qui consistait à trois chapelets, des chants et d’autres prières. Ce n’était qu’un réchauffement pour la grande messe le lendemain. Peut-être disait-on grande messe parce qu’elle durait plus de deux heures.

            Mais la récompense, c’était d’aller à la plage le dimanche après-midi et y souper en famille. La plage des Charlebois est en bas de la 17e. Aussitôt parti, Anatole disait : «Comme on a un bout à faire, on va dire un chapelet.» Faut savoir qu’à ce temps, le chemin à partir du bas de la 16e jusqu’à la 17e, c’était un chemin de bois, avec l’herbe qui pousse dans le milieu. Qu’elle était bonne cette eau fraîche de la baie. Il fallait en profiter rapidement car les vêpres les attendaient à l’église de Lafontaine tous les dimanches soirs de l’été à 19h30. Anatole y chantait et Bernadette touchait l’orgue. Quand Sabin s’esquivera vers le collège où il pensait se voir épargner de tels élans religieux, il devra aller à la messe tous les jours… 

            Le vent de fraîcheur dans cette atmosphère de purgatoire c’est l’oncle Philippe, le frère d’Anatole. On le qualifiait de «simple d’esprit». Cette simplicité générait une naïveté qui accompagnait parfaitement les enfants. 

            Sabin raconte la fois que son père l’envoie derrière la grange pour voir si l’oncle Philippe s’y trouve. Le jeune garçon sera le seul témoin de la rencontre de Philippe avec le bœuf imposant et terrifiant de monsieur Albert Asselin. Philippe s’en approche tranquillement en calmant l’envie de l’animal de le défoncer. Seul Philippe Charlebois a flatté le museau de cette bête magistrale. 

            En 1947, Sabin fera partie du premier groupe d’enfants à prendre l’autobus pour aller à l’école. Après ses huit années à l’école Sainte-Croix, il ira au Collège classique de Cornwall où le père Élie Charlebois, frère d’Anatole, recrute les petits gars de Lafontaine. Plusieurs prendront cette route : Justin Desroches, Marcel Moreau, Marcel Laurin et d’autres.

            Une parenthèse s’impose; difficile à placer puisqu’elle couvre plusieurs années. La grand-mère Charlebois, qui habitait avec eux, est morte subitement à la maison. Sabin avait neuf ans. Déjà de voir quelqu’un mourir, recevoir les sacrements du Père Marchildon, c’était déjà une bonne bouchée pour un petit bonhomme. En plus, le corps a été exposé chez eux pendant quelques jours, comme c’était la coutume. Comme si ce n’était pas assez, une tempête du siècle, un 2 novembre,  leur tombe du ciel. Sans voir ni ciel, ni terre on réussit à se rendre à l’église pour le service.

            Dans le temps, on ne se souciait pas des sentiments des gens. Personne ne s’est aperçu de l’effet de ce traumatisme sur l’enfant. Lui-même ne s’en est aperçu que lorsqu’à l’école, quand arrive la présentation devant la classe, il est incapable de sortir le moindre son. Zéro! Incapable de parler devant d’autres gens pour les années qui ont suivi. La perspective d’avoir à s’exprimer le rendait malade. Le phénomène a duré jusqu’au début de son mariage. Un gros ‘’motton’’ qui a bloqué et pris bien du temps à passer. Et dire que Sabin a été un des bons conteurs de la soirée de contes du Festival du loup! Fin de la parenthèse.

            Anatole avait une terre de cent arpents. En plus des animaux, on avait aussi une cabane à sucre qui a développé un caractère commercial quand les enfants étaient plus grands pour aider à cette besogne. On recevait des groupes d’invités qui profitaient d’un bon repas arrosé du sirop fraîchement bouilli. Le business des Charlebois tournait autour du ‘’pit’’ de gravelle et de sable juste en face de leur résidence. Les chemins qui n’étaient pas pavés nécessitaient de l’entretien. Les Charlebois s’en chargeaient. Deux fois par année, il fallait ramener la gravelle qui se poussaient vers les côtés de la route. 

            Comme c’était courant à l’époque, Sabin s’est mis à la tâche très jeune. Il faut mettre en contexte qu’à ce temps, les Charlebois avait le seul «pit» dans les environs. Celui des Pauzé, dans la 13e, n’apparaîtra qu’en 1964. Anatole a acheté ces cinquante arpents autour de la naissance de son premier né.  C’était le vieux Fred Dorion qui en était le propriétaire. 

            Déjà à neuf, dix ans, Sabin aidait pour sabler les chemins. Dans le temps, on sablait à la pelle… à la main. Deux gars derrière le camion de cinq tonnes qui éparpillait le sable sur la route enneigée. On faisait de Lafontaine à Penetang, puis Penetang à Perkinsfield, ainsi que le chemin Vinden. C’était un contrat pour le comté de Simcoe. 

Il n’avait que seize ans quand il charriait la gravelle sur la rue Hugel où les travailleurs mélangeaient le ciment au fur et à mesure pour faire les trottoirs. Il faut mentionner que le «pit» contient une bonne qualité de produit. Avec l’équipement, on produit de la gravelle de niveau A. Et le sable, d’une caractéristique unique, offre beaucoup de possibilités. Par exemple, pour un bout de temps, leur sable a fait l’objet d’un contrat pour l’hôpital de Penetanguishene et le Midland Secondary School, tous deux en construction. La qualité du sable permettait de confectionner du terrazo pour des tuiles de plancher. 

            L’aventure du Collège classique commence durement. Sabin avait subi des brûlures sévères à la main et à l’avant-bras. Le pauvre petit est à peine revenu de trois semaines d’hospitalisation quand ils prennent la route de Cornwall. C’est un Sabin souffrant et amaigri qui entame les études secondaires. Avec le recul, il croit que cette expérience a développé en lui un esprit d’endurance. «J’ai appris qu’il ne faut pas dire non trop vite.» 

            Après sa douzième année, il s’enligne pour l’école normale d’Ottawa dans la même cuvée qu’Hélène Robitaille, Thomas Desroches, Georgette Charlebois et Raymond Génier. Une fois qualifié, il ira enseigner à Hearst pour remplacer pendant deux mois une enseignante de 3e et 4e années. Cette courte période lui permet de constater que l’enseignement : «C’était pas pour moi!»

            Au retour au bercail, il n’a que dix-neuf ans. Il reprend son travail au ‘’pit’’ de son père. Sabin travaille fort car la demande est parfois urgente. Il se souvient d’avoir à fournir la gravelle pour le travail de réparation de la moulange de Lafontaine qui avait subi un incendie. 

            C’est au printemps de ses vingt ans qu’il rencontre la femme de sa vie. La belle Angèle Dorion et sa cousine Doreen, font partie du Young People’s Club de Penetanguishene et son président Martin Lalonde eut la brillante idée de faire une sortie spéciale à la cabane à sucre des Charlebois. C’est le début de l’aventure qui dure toujours. Dès l’automne suivant, ils seront fiancés. Le mariage est célébré au mois d’août 1964. 

            Le jeune couple s’installe dans un appartement de la rue Church à Penetanguishene. Au mois de juillet suivant les noces, bébé Lise fait son entrée. Le nouveau papa commence tranquillement à développer sa propre entreprise. Déjà il a un camion et une charrue. Comme le «pit» est fermé durant l’hiver, il prend le contrat d’ouvrir les chemins du canton de Tiny. Angèle raconte la fois qu’il avait fait d’innombrables heures derrière la roue. «Il voyait pu clair!»

            Quoiqu’il puisse toucher à tous les aspects du travail, sa spécialité est déjà évidente. Il manœuvre la pelle mécanique comme nul autre. La pelle en question était d’abord munie de câbles qui contrôlaient les nombreuses manettes. Ce n’est qu’en 69 qu’Anatole achètera le premier modèle hydraulique. C’était la première et la seule dans la région montée sur des gros pneus! On creuse des caves, des entrées de cour et on contribue au développement de nouvelles subdivisions. 

            Avant de devenir le Elvis de la pelle mécanique, Sabin a suivi une formation rigoureuse à Toronto, qu’il a réussi haut la main. Le travail pour l’entreprise de son père prendra fin à l’hiver 71-72. À ce printemps, Sabin achète la fameuse pelle hydraulique de son père. C’était de voir l’étonnement de Constant Moreau quand il a aperçu le premier coup de pelle pour creuser le système d’égout entre la vieille école Sainte-Croix et le magasin des Marchildon.

            Pendant trente ans, le couple Charlebois participe à la chorale de l’église Sainte-Anne. Il faut dire que Sabin est le fils du plus grand chanteur de Minuit, Chrétiens de Lafontaine. Il a grandi à l’écoute d’une grande voix. Sabin chante toujours à l’église de Perkinsfield. Et son fils Claude a hérité du coffre et de la voix de grand-père Anatole.

            La famille grandit. Le premier fils, Gilles, est né au début de l’année 68. La famille habitait leur nouvelle demeure construite par Ovide Laurin et ses fils. C’est la même maison où ils habitent toujours que certains appellent : le coin de Sabin. 

            Le premier garage de la nouvelle compagnie Charlebois a été construit au printemps 1972. L’année suivante, Angèle donne naissance à François. Les affaires sont très occupées. Angèle qui a maintenant trois enfants, s’occupe de faire les paies des employés qui se multiplient. Ce sont des années où les infrastructures routières se développent sans répits. Sabin et ses hommes charriaient le sable et la gravelle pour le travail de construction de la route entre Barrie et Coldwater. La compagnie Beamish installée à Midland a généré un contrat de plusieurs années. Plusieurs camions Charlebois ont passé par cette fenêtre de temps extrêmement occupée. Le premier engagé a été Martin Beausoleil en 1967. Par la suite Valmor Gignac, Rémi Vallée, Joe Quesnelle, Martin Groselle, Willard Marion, Martial Beaudoin, Patrick Beaudoin, Cyril Gignac, Basile Beauchamp, Paul Génier  et beaucoup beaucoup d’autres ont nourri leur famille au service de Sabin. Martin Beausoleil a été le tout premier homme engagé pour Les années 70 jusqu’au début des 80 qui ont marqué la croissance de la compagnie. C’est le commencement de la compagnie que nous connaissons aujourd’hui. 

            Au milieu de cette période, Anatole a subi un accident vasculaire cérébral qui le laisse paralysé pour seize ans. En plus d’être paralysé dans tout son côté droit, il est incapable de parler. Tout ce qu’il réussit à dire c’est : «Père et fils» et «sapré Sabin».

Le sapré en question était maintenant papa de bessons. Claude et Renée s’ajoutent au clan rendu à cinq enfants. C’est une famille très proche dans laquelle chacun développe sa propre couleur. Lise est d’une détermination qui la propulse où elle veut bien aller. À treize ans, elle dit en avoir quinze pour être employée au Dock Lunch. L’enseignement devient sa vocation naturelle qui permet toute la place que son leadership nécessite.

            Gilles, a fait des études d’ingénieur au Collège George Brown. François est un modèle autodidacte qui a lu et étudié tout ce dont il avait de besoin pour gérer l’entreprise qui emploie aujourd’hui une cinquantaine d’employés. Claude développe le talent de son père pour manœuvrer la pelle hydraulique. Déjà à treize ans, il creusait sa première cave dans la subdivision de Lafontaine. C’était pour la nouvelle maison du regretté Yvan Lacelle construite par Bernard Cousineau. Et Renée, pour utiliser les mots d’Angèle, c’est la petite soie. Chanceux sont les gens qui bénéficient de ses services à travers le Centre de santé communautaire Chigamik.

            Sabin qui avait nourri ses ambitions sans relâche en a perdu le goût en 1996 quand son frère Jules, de vingt-deux mois son cadet, meurt. Il n’avait que cinquante ans quand un virus l’a emporté. Sabin poursuit sa besogne mais le cœur n’y est plus. Graduellement, il cède les rennes à ses fils qui prennent leur place dans l’entreprise familiale avec François dans le siège du conducteur. Aux trois, ils ont toutes les qualités rassemblées pour mener les affaires avec succès.

            La légende du Sabin, roi des chemins, perdure. Vous connaissez le Port Sabin à la Pointe aux cèdres? Tous les cailloux de ce projet de quai en 2004 ont été revirés par les griffes de la pelle de Sabin. Au-dessus de huit cents voyages de grosses roches! Quand on a besoin d’une main de maître, on appelle Sabin.

            Si la vie leur a accordé de bien beaux cadeaux, elle a aussi été cruelle dans le tournant du temps. Il y a moins de deux ans, leur fille aînée, Lise, a succombé à une grave maladie. Elle qui n’était qu’au milieu de sa vie avec l’énergie et la joie de vivre d’une championne. Il n’y a pas de mots pour cerner cette situation car aucun parent ne devrait enterrer son enfant. Une célébration de vie est à venir vue que dame Covid rendait les rassemblements trop compliqués.

            Lise leur a laissé un bien bel héritage. Trois arrière-petits-enfants qui parfois, dégagent l’énergie et la beauté de leur grand-maman. Quant aux petits-enfants, il y en a une douzaine dont six gars et six filles. 

            Si le mariage est pour le meilleur et pour le pire, Sabin et Angèle ont fait le tour. Que la route de la continuité soit déblayée, heureuse et sans cailloux. Et vivement la célébration de leur 60e anniversaire de mariage en 2024!

Dans la photo on aperçoit à l’avant: François, Claude, Renée et derrière: Sabin, Lise, Angèle et Gilles.